Thibaut : Quelle sera votre première réforme si vous êtes élu à la tête de la France ?

Jean-Luc Mélenchon : D'abord, rassurer et protéger les productifs. Pas les marchés. Donc, cela signifie que je titulariserai immédiatement les 850 000 précaires des 3 fonctions publiques. Dans le privé, le CDI redeviendra la norme car je limiterai le nombre des contrats atypiques à 5 % pour les grandes entreprises et à 10 % pour les petites.

Aussitôt suivront la série des mesures destinées à domestiquer la finance. D'abord, les prélèvements qui rétablissent un même niveau d'imposition entre les revenus du capital et ceux du travail et entre les taux d'imposition des petites et des grandes entreprises.

Mais peut-être, tout compte fait, que mes premiers mots seront pour dire merci à notre école publique et annoncer un plan de recrutement massif des enseignants dont le pays a tellement besoin.

Simon : Comment comptez-vous ramener dans votre camp les ouvriers votant désormais majoritairement pour le Front national ?

Jean-Luc Mélenchon : Les ouvriers ne votent pas majoritairement pour le Front national. Il faut cesser de les insulter. Il y a toujours eu une proportion significative d'ouvriers qui ont voté contre leurs intérêts, leur classe et leur pays. En 1981, paroxysme de l'Union de la gauche, 30 % d'ouvriers votaient par anticommunisme et préjugés contre la 5e semaine de congés payés, la retraite à 60 ans et l'augmentation de 25 % du Smic.

La vérité est là : la majorité de la classe ouvrière s'abstient parce que les programmes politiques ne s'occupent pas d'elle et les belles personnes la méprisent. Mon intention et mon combat, celui du Front de gauche, c'est de rallier et de rassembler en convainquant.

Avec le Front de gauche, l'enseignement professionnel ne sera pas la dernière roue du carrosse. Le Smic passera à 1 700 euros, les droits des travailleurs dans les entreprises seront étendus. Les licenciements boursiers seront interdits, les patrons voyous expropriés et les émigrés fiscaux suspendus de droits sociaux. Les ouvriers seront à nouveau des citoyens actifs et conscients.

demip : Vous proposez d'augmenter le smic à 1 700 euros brut, prévoyez-vous quelque dispositif permettant aux petites entreprises de supporter cette augmentation (exonération de charges, crédit d'impôt, prêts facilités...) ?

Jean-Luc Mélenchon : Bien sûr que les cas des petites et très petites entreprises doit être considéré d'une façon particulière. Mais regardons bien la situation. Pour une entreprise, l'essentiel c'est son chiffre d'affaires. Quand le carnet de commandes est plein, quand les produits sont payés à leur valeur, ce n'est rien de distribuer la richesse produite pour rétribuer le travail.

Ceci posé, la relance de la consommation est donc bien la question cruciale. Les petites entreprises doivent pouvoir accéder à des facilités qui sont aujourd'hui refusées et qui fluidifieraient leurs comptes. Par exemple, un taux d'escompte à 0 %. Ou bien, encore, l'accès au crédit qui leur est aujourd'hui lourdement refusé ou qui est à un taux excessif. Les banques ne font pas leur travail à l'égard de l'économie réelle. Savez-vous que la BNP fait 70 % de son chiffre dans la spéculation et 30 % dans les prêts à l'économie réelle ? Savez-vous que l'UIMM a dû organiser un véritable circuit bancaire parallèle compte tenu de la déficience des banques?

Ludwig : Vous voulez taxer le capital, et donc l'épargne des ménages. Or j'épargne pour payer les études de mes trois enfants et payer une maison de repos à mes parents. En outre, mon épargne est déjà taxée au tiers environ, entre PFL et prélèvements sociaux. Ne croyez-vous pas que c'est déjà largement suffisant et qu'il est inutile de taper toujours plus sur les classes moyennes ?

Jean-Luc Mélenchon : Vous m'aurez sans doute mal écouté. Il s'agit de taxer les revenus du capital. Soyons sérieux, ce n'est pas l'épargne des ménages et les produits qui l'organisent qui sont ici visés pour l'essentiel. Aujourd'hui les revenus du travail sont taxés en moyenne à 42 %. Ceux du capital, à 18 %. Ce n'est pas normal.

Rétablir l'équilibre dégagerait au minimum l'équivalent du service annuel de la dette du pays. A supposer que je sois d'accord pour la payer telle quelle. Tenez compte du scandale que représente, par exemple, la niche Copé sur les plus-values des cessions d'entreprises : 23 milliards d'euros en 3 ans. Voilà où pour moi se concentrent les problèmes et c'est ensuite un détail d'éviter les ponctions qui seraient abusives.

Maintenant, à mon tour de vous interroger : trouvez-vous normal que rien ne soit prévu pour vos parents âgés et peut-être dépendants et que la scolarité de vos enfants soient à votre charge ? Si le service public s'en chargeait, vous seriez sans doute moins crispé sur vos économies.

Source: Le Monde.fr